Ni le capitalisme ni le nationalisme ne sont en quarantaine en Italie

da Npa

Ce qui se passe en Italie, premier pays occidental et capitaliste frappé par le virus, est édifiant.

Le Premier ministre Conte a enfin annoncé que les activités économiques non essentielles allaient cesser sur tout le territoire national. Mais la Confindustria (l’association des patrons), faisant un choix cynique et brutal, sans égard pour la santé des travailleurEs et des citoyenEs du pays, cherche par tous les moyens à vider de son contenu le décret annoncé.

Permis de tuer

Dans la lettre envoyée au Premier ministre, elle demande/ordonne d’avoir les mains libres pour choisir les entreprises qui fermeront et celles qui resteront ouvertes (probablement toutes, car c’est ce qu’elle veut) et de ne pas subir de contrôles. Depuis 15 jours, les ouvrierEs italiens, par des grèves spontanées, demandent l’arrêt de toutes les activités non essentielles, mesure absolument nécessaire pour tenter de contenir l’épidémie. Cet important conflit entre capital et travail a permis de redécouvrir (avec une certaine stupeur hypocrite de la part de beaucoup de politiciens et de journalistes) que, dans l’Italie du smartworking, il existe encore des millions de travailleuses et de travailleurs manuels – c’est-à-dire des ouvrières et des ouvriers.
Dans une crise sanitaire sans précédent, la classe patronale, pour garantir ses profits, continue à demander un « permis de tuer ». Cette mesure vient donc tard et elle est inadaptée. Le président des patrons de Lombardie n’a pas hésité à traiter d’« irresponsables » les dizaines de milliers de travailleurEs qui ont fait grève pour défendre leur santé.
Face à une telle crise, ce qui apparaît de façon dramatique, c’est l’injustice et la violence de tout un système de relations sociales, économiques et politiques. Il est fort probable qu’un système qui aurait investi des fonds et des moyens, pendant ces dernières années, dans un service de santé et dans un modèle égalitaire et public de gestion de la société, aurait pu affronter cette crise d’une façon qui, même imparfaite, aurait été meilleure. C’est ce que dit, entre autres, une élite de savants peu suspects d’être des révolutionnaires extrémistes.
Pendant ce temps, à moins d’un miracle, la crise italienne va rapidement vers l’effondrement total des structures désormais inadaptées de santé publique (pour celles qui sont privées, la crise continue à être une source de profits, vu que les lits disponibles sont payants). Les plus faibles – personnes âgées, malades, pauvres, travailleurs, dans cet ordre – seront les victimes de choix, non seulement du virus, mais du système social dans lequel il se propage.

« Tout ira bien »

Comme si ce désastre annoncé ne suffisait pas, la réponse immédiate de l’idéologie dominante est celle que l’on donne toujours dans les moments de crise les plus aigus, les guerres, par exemple. Le message, répété de façon obsessionnelle par les journaux, les programmes de télévision et les réseaux sociaux, c’est : tout ira bien. Nous sommes italiens et donc meilleurs que tous les autres. Mettez le drapeau tricolore au balcon, chantez et obéissez. Les nouveaux responsables commencent même à donner en pâture, à une opinion publique exaspérée, les citoyenEs qui ne respectent pas à la lettre les décrets ministériels. Pendant que les ouvrierEs s’entassent dans de rares transports en commun pour aller produire des peintures, des armes, des automobiles et des machines à laver, on utilise les blindés de l’armée pour contrôler les gens qui vont vider leurs poubelles.
Depuis plus de vingt ans, la santé publique a été sévèrement frappée par les politiques néolibérales. On n’a pas produit les matériels sanitaires de protection parce qu’il n’étaient pas rentables. La recherche en santé publique est désormais presque inexistante parce qu’elle est en concurrence avec l’industrie privée. Le personnel de santé, aujourd’hui hypocritement élevé au rang de héros et d’héroïne, est le même que celui qui, il y a encore deux mois, était agressé et humilié aux urgences, chichement payé et en sous-­effectif, maltraité par l’administration et ­critiqué par les politiques.
Le recours au drapeau tricolore, en fait, sert à couvrir tout cela pour cacher la lutte des classes qui se manifeste aussi dans l’urgence de ce moment. Sous le drapeau, au nom de l’unité nationale, on cherche à masquer le plus vite possible les politiques d’austérité, les responsabilités économiques et humaines d’un système de domination particulièrement incompétent et violent.

Fabrizio Dogliotti, traduit de l’italien par Bernard Chamayou