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Italie : Le long déclin des syndicats

Publié par Hebdo L’Anticapitaliste – 361 (01/12/2016)

Les organisations syndicales italiennes, en particulier les confédérations (CGIL, CISL et UIL), ont occupé pendant des années un rôle central dans la vie politique du pays.

La force croissante de la classe laborieuse, conséquence du développement économique qui, dans l’après-guerre, a transformé l’Italie en seconde puissance industrielle européenne, combinée avec la faiblesse d’une bourgeoisie italienne marquée par la défaite de son aventure fasciste, a eu pour sous-produit que les organisations syndicales se sont transformées en une sorte d’« institution » capable de conditionner profondément la vie du pays.

Comme dans d’autres pays européens, tout cela a trouvé son point culminant dans les années 1970, quand la force structurelle de la classe ouvrière s’est combinée avec une extraordinaire mobilisation politique et sociale. Cela a débouché sur d’importantes conquêtes (fortes hausses de salaire, amélioration du mécanisme de l’échelle mobile des salaires, un système de contrats collectifs nationaux unifiant les conditions du monde du travail, un statut des droits individuels et syndicaux dans les entreprises). Mais ce n’est plus le scénario qui est le nôtre aujourd’hui…

Collaboration et déclin

La bureaucratie syndicale, déjà à la fin des années 1970, a adopté une ligne modérée qui a conduit à la défaite dramatique de 1980 des travailleurs de la Fiat, suivie par une période de défaites successives, avec la destruction des conseils d’usine et l’acceptation passive des restructurations de la production, provoquant un affaiblissement progressif des structures syndicales.

Dans les années 1990 se sont développés des syndicats dits « de base », en premier lieu le RdB (aujourd’hui USB) présent dans la fonction publique, et ensuite des COBAS, présents dans les écoles publiques, puis de nombreux autres sigles (CUB, SiCOBAS, UniCOBAS, etc.).

La politique des organisations syndicales majoritaires, loin de toute orientation de classe, s’est exprimée ces années-là dans la prétendue « concertation » avec le pouvoir politique, dans le dessein utopique de promouvoir une politique de comparaison et d’orientation des revenus de tous les Italiens, afin de réduire l’inflation pour pouvoir faire partie de la zone euro. Naturellement, les seuls à en faire les frais ont été les salariéEs…

Cette crise des syndicats confédérés, même si elle a provoqué la perte de nombreux cadres vers les syndicats de base ou le désengagement de l’activité, ne s’est pas traduite parallèlement par une perte du nombre des inscritEs. Ainsi la CGIL, le principal syndicat italien dont le nombre d’inscrits a toujours oscillé entre 5,5 et 6 millions, mais qui pour moitié cependant sont des retraitéEs. Ce sont donc des syndicats forts organisationnellement, malgré le déclin implacable du taux de syndicalisation parmi les travailleurs actifs, passé de 50 % en 1975 à 39 % en 1990, pour atteindre 32 % aujourd’hui.

Le groupe dirigeant de la CGIL, historiquement et bureaucratiquement lié au Parti communiste, puis successivement au PDS, aux DS et maintenant au PD (surtout à son aile gauche), a adopté lors des dix dernières années une ligne toujours plus suiviste par rapport à la politique libérale dominante, pour ne rien dire de la CISL et de l’UIL ouvertement favorables aux choix du gouvernement et de la Confindustria.

Incapacité à combattre l’austérité

Pratiquement, toutes les confédérations, même si c’est de façons différentes, ont été les défenseurs de la politique d’austérité au sein du monde du travail, favorisant ainsi la démoralisation et la division.

Nous en sommes arrivés à la situation où, lors du renouvellement des contrats nationaux de travail, les directions syndicales signent des accords qui réduisent les salaires et augmentent les heures de travail, en laissant aux patrons toute liberté dans la gestion de la main-d’œuvre et des salaires.

Les dernières actions de lutte de la CGIL au plan national ont été la manifestation et la grève de l’automne 2014, pour montrer son opposition au « Jobs act », qui ont rencontré un succès, mais auxquelles la direction syndicale n’a voulu donner aucune suite, permettant ainsi au gouvernement de supprimer le statut du travail. Le même scénario s’est reproduit pendant la lutte des enseignantEs contre la contre-réforme de l’école. Rien n’a été fait pour s’opposer aux différentes lois qui facilitaient le saccage du territoire, les nouvelles coupes dans la santé et tous les services publics. Ainsi, sur la loi de bilan pour 2017, qui confirme la ligne néolibérale du gouvernement, la CGIL, malgré son jugement critique, n’a organisé aucune mobilisation sociale…

Un Non passif

Sur la contre-réforme institutionnelle, la CGIL après bien des hésitations, s’est prononcée contre… mais elle a refusé d’organiser des initiatives publiques significatives. Pire encore, la CISL (catholique) et l’UIL (PD) se sont ouvertement rangées parmi les soutiens de la contre-réforme.

Dans les années qui vont de 1999 à 2011, la FIOM (Fédération des travailleurs de la métallurgie de la CGIL) s’est différentiée des autres appareils syndicaux, participant aux manifestations de Gênes contre le G8, contestant de nombreux accords signés par la CISL, l’IUL mais aussi la CGIL, s’opposant à la FIAT (devenue maintenant FCA) dirigée par Sergio Marchione… Mais cette différentiation, qui avait suscité beaucoup d’espoir chez les travailleurEs, a progressivement été gommée par son nouveau leader, Maurizio Landini. Aujourd’hui, la FIOM, en dehors de déclarations plus radicales, ne se distingue plus en rien de la politique contractuelle du reste des syndicats traditionnels.

La passivité du sommet de la CGIL est combattue par un petit courant interne de gauche « Le syndicat, c’est autre chose », présent en particulier chez les métallurgistes. Mais au printemps dernier, la FIOM a effectué un virage, en excluant une quinzaine de délégués de la FCA, adhérents du courant « Le syndicat, c’est autre chose »… et coupables d’avoir organisé des grèves dans l’entreprise sans l’aval de la direction syndicale. Il y a quelques semaines, le leader de ce courant, Sergio Bellavita, a été licencié par la CGIL et par la FIOM, parce qu’il était coupable d’avoir défendu les délégués exclus. Cette situation difficile a provoqué une discussion compliquée dans le courant, avec une fracture entre ceux qui, comme Bellavita, considère qu’il est désormais impossible de rester dans la CGIL, et soutiennent la nécessité de poursuivre l’activité syndicale dans l’USB, et ceux qui pense nécessaire et possible de poursuivre la bataille interne dans la CGIL, en vue du prochain congrès confédéral prévu à la fin de l’année prochaine.

Les éléments d’un syndicalisme de classe

D’un côté, on a donc les trois confédérations syndicales qui, sur le papier, auraient encore la possibilité et les forces pour susciter d’amples mobilisations, mais qui sont toutes à la remorque et/ou sont les supplétifs du gouvernement et de la Confindustria. Et de l’autre, les syndicats de base qui, bien qu’avançant un programme revendicatif valable, n’ont pas réussi à se renforcer de façon significative et ne sont pas en mesure de construire une mobilisation d’ensemble. Ils disposent d’une présence dans quelques secteurs (employés du public, des transports, de la logistique, et dans quelques usines), et capables d’organiser des grèves locales ou sectorielles, mais pas de faire un pas en avant plus important, comprenant la construction d’un processus unitaire.

Il n’en reste pas moins que, ces derniers mois, les seules mobilisations antigouvernementales parmi les travailleurEs ont été organisées par les syndicats de base, en particulier par l’USB, la force la plus structurée adhérente de la Fédération syndicale mondiale – avec la grève nationale du 21 octobre et avec la manifestation du « No Renzi Day » du 22 octobre qui a rassemblé à Rome des milliers de personnes – et par la CUB, qui elle participe au Réseau syndical international, et qui a organisé le 4 novembre une grève nationale, avec deux manifestations de plusieurs milliers de personnes à Naples et à Milan.

Notre organisation travaille à la convergence entre les différentes composantes du syndicalisme de classe, celle interne à la CGIL et celles externes. C’est l’un des axes politiques fondamentaux de notre activité, mais la tâche est ardue. La crise de ce qui a été dans les décennies passées le syndicalisme le plus fort d’Europe occidentale continue, et seule une reprise énergique des luttes à la base semble pouvoir l’arrêter.

Fabrizio Burattini

(Traduit par Thierry Flamand)